Par où commencer, sinon par le commencement ?
Je ne saurais pas dire quand ni comment j’ai pris conscience de mon envie des hommes. Ou, plus précisément, je sais que c’était il y a trente ans, en tombant pour la première fois amoureux d’un garçon ; mais ce que je ne sais pas, c’est à quel moment mon amitié pour lui est devenue un autre sentiment, ni ce qui au juste me l’a révélé à moi-même, encore moins ce qui m’a donné l’audace de le lui avouer. Sans doute l’évidence était-elle devenue trop forte à mes propres yeux pour que cela ait un sens de le lui cacher ; sans doute aussi sa façon d’être, si exceptionnellement affectueuse, m’a-t-elle encouragé à extérioriser mes sentiments – que, contrairement à lui, j’avais été éduqué à garder pour moi.
Je le savais trop hétéro (et trop amoureux, d’une fille tout aussi magnifique que lui, qui aujourd’hui encore est sa femme) pour me donner la moindre chance, mais je devais savoir aussi, intuitivement, qu’il ne me rejetterait pas, qu’il accepterait, même sans y céder, la part de désir qu’il y avait, qu’il y a toujours, dans mon amitié. Et mon intuition ne m’a pas trompé : il a su légitimer ce désir, le déculpabiliser, tout en m’affirmant (peut-être, me suis-je parfois dit plus tard, pour écarter de lui-même une tentation déstabilisante ?) ne pas croire que telle soit ma vraie nature. Il est vrai que nous nous faisions nos confidences, et que les miennes – jusqu’à ce que je finisse par faire de lui le confident de l’amour même dont il était devenu l’objet – étaient celles de quelqu’un qui se pense hétéro. J’avais eu, entre dix-neuf et vingt ans, deux expériences, passablement inespérées pour l’anti-Apollon que j’étais et suis encore, au moins à mes propres yeux, mais qui ne m’avaient laissé qu’en partie convaincu – et soulagé néanmoins que "ce soit fait" et que ça ne se soit pas "mal passé" (ni bien ni mal, en vérité). Je vivais dans l’idée qu’elles avaient été de simples répétitions sans conséquence, en vue du jour où surviendrait le Grand Amour – dont je guettais donc fébrilement l’apparition, et que je croyais périodiquement identifier sans que la réciproque soit manifeste.
Et pourtant j’aurais dû, je devais me douter de quelque chose. Je me rappelais avoir été troublé à plusieurs reprises, quand j’avais entre quinze et dix-sept ans : par une scène de film où des flics forçaient un jeune et bel ouvrier algérien à se déshabiller complètement devant sa femme française (et face à la caméra) ; par la vue de garçons à poil dans un vestiaire de stade ; par un homme assez jeune, blond et plutôt beau ma foi, qui s’était frotté contre moi dans le métro et m’avait proposé de le suivre. J’avais été, à chaque fois, mal à l’aise, presque choqué sur le moment, puis, en y repensant, excité, fasciné. Au point de rechercher, dans les salles obscures que je hantais, les films où de beaux acteurs (Helmut Berger, Alan Bates, Matthieu Carrière…) dévoileraient leurs mâles attributs, et même de fréquenter plus que de raison, en solitaire, stades et piscines (les traces n’en sont hélas guère visibles dans ma plastique...) afin de me rincer l’œil tout en me savonnant, en me séchant, en me rhabillant – le plus longuement possible, comme il se doit. Je me rappelais certes mon voyeurisme actif et orienté de cette période, mais je le mettais sur le compte d’une curiosité sexuelle plus générale, fort explicable chez un adolescent en butte à une éducation catholique et puritaine, les seuls corps nus qui fussent accessibles à mes regards étant masculins. J’avais en revanche entièrement refoulé de ma mémoire, pourtant redoutable de l’avis général, et ne devais m’en ressouvenir qu'une dizaine d'années plus tard, cet après-midi à la piscine où, dans le vestiaire désert où seul s’affairait un jeune ouvrier, très brun, qui arrangeait la tuyauterie du local technique, je pris une fois de plus tout mon temps pour me doucher, me rincer, me sécher, me rhabiller – et entendis les coups de marteau s’arrêter pour ne reprendre qu’une fois mon pantalon renfilé. Et je n’avais non plus tiré aucune conclusion pour moi-même, voyant et revoyant "Mort à Venise" à seize ans à peine, de mon identification immédiate, spontanée, non à Tadzio dont j’avais pourtant l’âge (à défaut du physique), mais à Aschenbach – dont j’ai l’âge aujourd’hui. Tout au plus m’étais-je dit, défendant le film contre des condisciples qui daubaient sur "ces histoires de tantouzes", que je ne pourrais jamais être leur ami (j’ignorais dans ma naïveté, comme eux dans la leur sans doute, que ceux qui se récrient le plus fort ne sont pas forcément les derniers à se convertir).
Mon ami est, j’en suis presque sûr, le tout premier garçon (à part des cousins lors de réunions de famille, mais ça ne compte pas) qui m’ait et que j’aie embrassé sur la joue. C’est quelque chose qui, à la fin des années soixante-dix, ne se faisait absolument pas entre copains, surtout quand on avait (dirait Brel) "été comme moi élevé dans les traditions"… Trente ans après, je garde non seulement dans ma mémoire, mais jusque sur ma peau, dans le creux de ma joue, l’empreinte de son petit nez pointu, de ses lèvres, de ce premier petit bisou fugitif, un jour que j’étais passé chez lui après plusieurs semaines sans nous voir. Je suis presque tenté de me dire que c’est de ce jour-là que date ma conscience de mon amour pour lui : je crois que je désirais depuis longtemps déjà, ardemment mais sans oser en prendre l’initiative, ce contact charnel, tout superficiel qu’il fût, et que me trouver ainsi exaucé par miracle m’a révélé la force de mon sentiment. Mais n’est-ce pas réécrire l’histoire, surinterpréter les événements après coup ?
Toujours est-il qu’aujourd’hui encore, lorsque nous nous retrouvons, parfois après des mois d’absence, que nous passons de longs instants à nous étreindre avec force, à nous pétrir l’échine, l’épaule, le cuir chevelu, à nous embrasser cou et joues (sous le regard attendri et amusé de nos compagnes), c’est ce souvenir-là que je cherche à retrouver, le souvenir des tout débuts, de ce tout premier bisou qui fut suivi de tant d’autres, d’innombrables petits câlins que jamais je n’ai cherché à faire dévier, de peur de ruiner cette amitié amoureuse, charnelle sans l’être complètement, et qui m’était plus précieuse que tout. Sans doute étions-nous tous deux conscients, quand bien même j’étais incapable de l’exprimer à l’époque, de la fragilité de cet équilibre asymétrique et de la nécessité de le reconnaître comme tel : chacun des deux acceptait, accepte d’être aimé par l’autre autrement qu’il ne l’aime, et sait gré à l’autre de sa confiance. Il a été, il reste l’un des grands amours de ma vie, le plus grand peut-être car il a rendu possibles les autres.
Tandis que la vue de son idylle avec celle qui deviendrait sa femme m’aidait à faire progressivement le deuil, le doux deuil de mon amour pour lui, je me mettais à regarder d’un autre œil les garçons, les hommes autour de moi, et saisis la première occasion (ce fut l’été suivant, dans un bouge de la vieille Jérusalem, que je succombai à la tentation – ou plutôt à la tante à Sion ?) d’assouvir la curiosité qui me brûlait et de vérifier que j’étais prêt à assumer les implications physiologiques de ce nouveau penchant que je me découvrais – pour évoquer en termes choisis cette réalité à la fois triviale et sublime... Ainsi conforté dans ma conviction, je passai les quatre ou cinq ans qui suivirent à faire l’amour avec tous ceux et toutes celles (car l’homosexualité m’a, paradoxalement, libéré jusque dans mes rapports avec l’autre sexe) qui voulaient bien de moi. Ce fut pour moi, les premiers temps en tout cas, une période d’euphorie : soudain le monde était deux fois plus beau, l’humanité deux fois plus désirable – ou en tout cas sa part désirable deux fois plus nombreuse. Je mentirais, naturellement, si je niais qu’il y ait eu aussi des nuits d’intense cafard, passées à écouter Barbara et Leonard Cohen en boucle jusqu’à essorage complet – avant de ressortir, sec et serein, dans le monde. Mais à mesure que je me découvrais cyclothymique, je trouvais également en moi, grâce au sentiment de m’accepter enfin tel que j’étais, l’aisance nécessaire, qui m’avait fait défaut jusqu’alors, pour n’en rien laisser paraître ou le moins possible, et la relative égalité d’humeur que je m’efforce d’arborer en société a fini par être une seconde nature, qui me tromperait presque moi-même aujourd’hui.
Avec le recul des années, je dirais que l’homosexualité m’a adouci, bonifié, civilisé, sorti de moi-même. L’enfant irascible et solitaire, l'adolescent presque asocial, le jeune homme volontiers arrogant, rogue et rugueux, est devenu un garçon facile à bien des sens du terme, à la fois moins méfiant et moins naïf – sans doute pour avoir compris qu’il n’avait plus à se méfier de sa naïveté. Ce n’est pas exactement l’éducation sentimentale que je souhaiterais à mes enfants, mais je dois avouer que passer des soirées parfois entières au Continental Opéra (le sauna mythique de ces années bénies d’avant le sida, au sous-sol de l'immeuble Berlitz) à tourner et retourner dans les couloirs, une serviette autour des reins ou parfois sur l'épaule, en attendant qu’on daigne me gratifier d’un regard (et plus si affinités), et en réduisant de quart d’heure en quart d’heure mes prétentions, m’a aidé à ramener mon amour-propre hypertrophié à de plus justes proportions. J’y ai perdu bon nombre de mes inhibitions corporelles, sans doute au-delà du raisonnable – mais en m’arrêtant tout de même au seuil du "trash". J’y ai surtout appris à me défaire de mes préjugés, à lire la douceur dans les physiques les plus divers, et à oser exprimer la mienne. Je mentirais, une fois encore, si j’affirmais n’avoir jamais eu le sentiment d’être une simple encoche de plus sur la crosse d’un revolver, mais j’affirme sans mentir que j’ai connu entre les bras de parfaits inconnus, qui le sont presque tous restés, et dont quelques-uns étaient "beaux" mais dont beaucoup étaient loin de l’être, des moments d’une tendresse, d’une intensité, d’un abandon sans pareils – et que j’ai eu, ces fois-là, l’impression d’accomplir un sacrement. Reste qu’il m’est toujours aussi difficile de dire "Je t’aime", et à peine moins de l’écrire.
Je m’en veux de n’avoir pas su le dire, un soir de novembre 1980, à un garçon craquant rencontré à une soirée qu’organisait à la Mutualité un "collectif" homosexuel dont je ne me rappelle même plus le nom. (Il faut dire, pour ceux qui ne l’ont pas connue, que c’était une époque militante, idéaliste, où la liberté – celle des homos, celle des femmes, celle des Chiliens, celle des Polonais, celle des syndicalistes, celle des objecteurs, celle des radios… – était au cœur des programmes politiques d’une gauche vierge de pouvoir.) Il m’avait été présenté par quelqu’un qui le connaissait à peine, et que je connaissais à peine plus, et j’avais immédiatement flashé sur son sourire éclatant, son regard bleu, ses cheveux châtain clair bouclés. Il était étudiant à l’Agro, était bisexuel comme moi, mais c’était pour lui une découverte récente, dont il parlait avec enthousiasme. Il n’aimait pas plus danser que moi, et ne s’aventurait sur la piste que de temps en temps, brièvement, pour identifier d’éventuels objets de désir, mais revenait vite, et nous reprenions notre conversation. Il me confia avoir repéré un garçon qui lui plaisait, mais ne pas oser l’aborder pour le lui dire ; je lui répondis qu’il en était de même pour moi, espérant qu’il comprendrait… Vers deux heures du matin, de guerre lasse nous levâmes l'un et l'autre le camp et nous séparâmes d’un chaste bisou, sans que j’aie l’audace, pourtant bien timide, de lui demander seulement son numéro de téléphone ; je rentrai chez moi muni de son seul prénom, de ma tristesse et de ma rage contre moi-même, capable que j’étais de m’offrir au premier venu dans un bain de vapeur mais infoutu d’avouer au garçon de mes rêves que j’aurais voulu le revoir !
L’Histoire, dit-on, ne repasse pas les plats ; la vérité est qu’elle ne les repasse qu’une fois. Je le rencontrai de nouveau, en avril, un mois avant l’élection de Mitterrand, à la grande manif homo où on scandait (entre autres) "Giscard, des diamants pour nos amants !" Nous étions l’un et l’autre au milieu de vagues connaissances, nous nous reconnûmes et discutâmes quelques minutes, nous souriant l’un à l’autre comme si nous nous étions vus la veille. Et une fois de plus je n’eus même pas, à défaut de hardiesse, la simple présence d’esprit de lui dire quelque chose comme : "Au fait, redonne-moi ton numéro…" Il m’arrive, lorsque je veux me plonger dans une rêverie douce et triste à la fois, de fermer les yeux, de revoir son sourire et de me dire que j’étais peut-être, qui sait ? ce garçon qui lui avait plu et à qui il n’avait pas osé le dire, ni ce fameux soir ni la fois d’après. Et lorsque je veux tuer en moi la nostalgie, je me dis que notre histoire n’aurait pas duré, que nous nous serions déçus, irrités, quittés, sans doute aussi contaminés – auquel cas ma pusillanimité m’a sauvé la vie. Mais la sienne ?
Puis, à la veille de la trentaine, et pendant dix ans, douze ans, le désir des hommes s’est retiré de moi comme le sang du visage.
23/12/07 - 10:49
Le mouvement militant était sans doute le GLH.
J'eus quelque succès au Continental Opera..
Tu remues de vieux souvenirs.
"La tante à Sion" : pas maaaaaaal !
sissou